Triangulation
Depuis le 13 novembre, c'est à dessein que je me suis tu. J'ai suspendu le Ramasse-Miettes et chacun peut le comprendre. En effet, comment ironiser ou dauber dans ce contexte dramatique ? Et puis après tout, je ne fais profession ni d'humoriste ni de commentateur BFMisé. Circonspection, discrétion et silence donc, par respect pour les victimes, surtout.
Mais voilà, hier, vendredi 27 novembre, aux Invalides, avait lieu l'hommage de la Nation aux victimes, après quoi la campagne électorale pouvait reprendre – a-t-elle seulement jamais cessé ? Et revoilà les gloses infinies sur l'air du « on vous l'avait bien dit » - sans rire ? - ; « si on avait été aux affaires, on aurait fait plus et mieux » - ben voyons ! ; « ce gouvernement est incapable » -air connu ! Etc. La mauvaise foi et la mesquinerie revenues sur le devant de la scène où chacun y va de son Yaka, Fokeu, Fokon.
Alors, en tant que libre penseur lambda, et ici je prie mes lecteurs d'oublier mon titre car ce qui suit n'engage que moi, en tant que libre penseur lambda dis-je, je veux tenter de dresser une sorte de bilan, un bilan qui n'exige pas nécessairement des compétences hors de portée de chacun d'entre nous et qui relève de la parole libre dont chaque citoyen dispose, du moins en principe.
La question qui vient immédiatement à l'esprit est celle-ci : qui a gagné quelque chose dans cette affaire ? Réponse : sans l'ombre d'un doute le pseudo état islamique et l’extrême droite.
Contemplons les dégâts : outre les morts et les blessés, victimes innocentes d'une phalange inique et barbare, formée de petits truands hallucinés, les dommages considérables infligés à notre démocratie, à notre art de vivre, à notre goût du partage. Le Président Hollande, maître dit-on dans l'art de la synthèse, a saisi cette opportunité pour trianguler la Droite. Ah la belle opération ! Et que je te puise dans la boîte à outils du Front National - c'est pas moi qui le dit, c'est sa présidente, et que je pique les idées de l'ex UMP (désolé, je n'arrive pas à écrire les R...) etc. Opération hautement politique inventée par les « spin doctors » de Tony Blair qui triangula en son temps le thatchérisme et ainsi affadit pour longtemps le travaillisme.
A son tour, monsieur Hollande vient d'affadir, plus encore qu'il ne l'a déjà fait, le socialisme. Quoi ? C'est un gouvernement prétendument socialiste qui jette ainsi aux orties les libertés au nom d'un état d'urgence prolongé de trois mois et qui a pour premier effet de suspendre les garanties judiciaires en déconnectant police et justice. On pouvait certes comprendre les 12 jours initiaux, mais 3 mois de plus ? Pour quelle urgence, précisément ? Ce précédent est dangereux. Imaginons un tel dispositif aux mains du FN, qui le trouve bien timide. D'ailleurs, les bavures qui remontent, tant bien que mal, dans les médias montrent que jamais il n'est prudent de suspendre l'état de droit.
Alors oui, de ce point de vue, les terroristes ont gagné, ils ont réussi à entamer ce qui chez nous fait consensus : l'état de droit, la démocratie, la liberté d'aller et venir, la liberté tout court. Ils ont introduit la discorde et des germes de dissolution. Il leur reste, et alors leur stratégie serait un triomphe, à déclencher des pogroms et/ou des ratonnades.
Honnêtement, je pense que notre démocratie peut se passer d'un tel dommage, elle en a vu d'autres dont elle s'est relevée encore plus forte. Lui infliger ce traitement c'est ne pas croire en ses capacités de résistance.
Ne laissons pas des barbares détruire les biens les plus précieux de nos sociétés : la démocratie et la liberté, même si elles sont perfectibles. Ne laissons pas les forces de désintégration semer le venin de la discorde et de la fermeture. Les sociétés dynamiques sont des sociétés ouvertes, la fermeture les sclérose.
Gilles Poulet
26 novembre 2015